Arrivé à un certain âge, je m'aperçois que j'ai connu et vécu des événements qui sont, pour la plupart, aujourd'hui oubliés. Nous ne sommes plus très nombreux dans ce cas.

Musicien et historien de la musique en Lorraine, une grande partie de mon existence fut consacrée à la recherche et à la diffusion des événements musicaux des XVIIe et XVIIIe siècles à Metz et à Nancy. Pour cela, j'ai utilisé les très rares témoignages laissés par des observateurs attentifs, et publié les résultats de mes travaux.

Un éditeur avisé et courageux n'a pas hésité à imprimer, sous ma signature, plusieurs ouvrages, dont certains font aujourd'hui référence. Des périodiques culturels lorrains ont voulu également dévoiler mes trouvailles et mes souvenirs.

Aujourd'hui, crise oblige, l'histoire musicale en Lorraine n'intéresse plus les éditeurs, et, lorsqu'une revue me demande un article, je ne puis y inclure mes souvenirs personnels, pourtant devenus rares.

Voilà pourquoi j'ai souhaité créer ce lien entre un chercheur octogénaire et des curieux de l'histoire de la musique en Lorraine. Vous trouverez, racontés ici, des événements musicaux dont je fus le témoin de 1945 à aujourd'hui, mais aussi les résultats de mes dernières recherches sur les XVIIIe et XIXe siècles.

Mes textes étant protégés, je demande aux personnes souhaitant les utiliser, de bien vouloir citer leur auteur.

Gilbert Rose

mardi 27 août 2013

Le sifflet à roulette

     Lorsque je fus engagé à l'orchestre de Metz en 1950 en qualité de timbalier, le pupitre de percussion  ne comprenait qu'un seul exécutant, Lucien Gilbert.

     Ce personnage assez curieux, cordonnier de profession, ne savait pas lire la musique. Il avait été batteur dans des orchestres de bals populaires et avait toujours joué d'instinct.

     J'ignore comment il procédait pour placer à temps les coups de cymbales dont il était chargé. Bien sûr, dès qu'un rythme particulier apparaissait sur la partition, il ne pouvait plus jouer.

     Le chef d'orchestre Henri Graebert, le connaissant bien, lui adressait un geste de sa baguette lorsqu'il devait intervenir.

     Lors d'un concert, le Divertissement de Jacques Ibert était au programme. Dans le final, il y a une intervention d'un sifflet à roulette, qui fut confiée à Lucien Gilbert. Ce n'était pas bien compliqué : à trois reprises, sur un signe du chef, il devait souffler dans cet instrument strident durant deux secondes.

     Au cours des répétitions, tout se passa le mieux du monde et notre musicien était fier d'avoir réussi à interpréter cette originale partition.

     Le jour du concert, lorsque commença le final, Lucien Gilbert était debout derrière son pupitre de percussion, sifflet à la bouche, attendant le signal du chef. Lorsque le moment de l'intervention arriva,... rien ! Silence du sifflet, malgré les gestes encourageants et désespérés du chef d'orchestre.

     Je me tournai vivement vers l'interprète... Il tenait son sifflet dans sa bouche, mais son visage était rouge vif et ses yeux écarquillés, prêts à sortir de leurs orbites !

     En prenant sa respiration avant de souffler, il avait avalé la roulette, laquelle, coincée dans sa gorge, commençait à l'étouffer.

     Heureusement, son voisin de pupitre, ayant compris ce qui se passait, lui envoya une grande claque dans le dos, ce qui fit resurgir la roulette qui dégringola le long des gradins de l'orchestre jusqu'aux pieds du chef.

     Ce jour-la, on n'entendit pas le sifflet à roulette de Jacques Ibert. Mais avouez que cet accident du travail est inattendu et que Paul Moreira pourrait ajouter une séquence à son film-documentaire Travailler à en mourir.

    

mercredi 14 août 2013

Les Instruments Anciens de Lorraine (suite)

     Très vite la formation en quatuor s'avéra la plus agréable et surtout la plus pratique pour exécuter la musique des compositeurs de la Cour ducale de Lorraine.

     Avec 2 violes d'amour, viole de gambe et clavecin, nous avons dévoilé des auteurs talentueux et méconnus. Henri Desmarest, surintendant de la musique du duc Léopold, Louis-Maurice de La Pierre, son successeur auprès du duc Stanislas, ainsi que le violoncelliste de l'électeur de Bavière Maximilien, émigré à Luxembourg, Felice Evariste Dall Abaco. Ce dernier compositeur, ami de Desmarest, a dédié plusieurs sonates à Léopod.

A partir de 1957 et durant plus de vingt ans, nous avons donné chaque année 4 à 5 concerts d'abonnement à Metz, 2 ou 3 à Nancy et une dizaine dans la chapelle du château de Lunéville, sans parler des tournées en France et à l'étranger.

     Pour exécuter le répertoire lyrique de Desmarest et les cantatilles de La Pierre, nous avons souvent fait appel à un artiste du chant. Ainsi le contralto messin Marie-Antoinette Jungmann, les barytons Jacques Herbillon et Henri Huvenne. Le soprano roumain Maria Posa a débuté sa carrière avec nous, tandis que le ténor Georges Génin la terminait.

     Et puis, --on a aujourd'hui oublié ses débuts--, le contre-ténor Henri Ledroit, que j'ai découvert dans la classe de chant de Henri Huvenne  au conservatoire de Nancy. Durant toute une année, ce merveilleux artiste a participé à tous nos concerts, avant d'entreprendre une carrière internationale trop courte, terminée brutalement par son décès en 1988.

     D'autres chanteurs ont partagé avec nous les joies de la musique ancienne, avec davantage de complicité et aussi d'affection. Je les évoquerai lors d'un prochain billet.